décembre 2005

Décembre 2005. Jeter sur le papier mes premiers émois musicaux, sous la forme exsangue de rondelles noires percées d’un trou en leur milieu. A travers ce trou on pouvait voir... On pouvait voir et faire le tour, faire en quarante-cinq tours minute le tour fameux de ce monde ; moi qui en était réduit à tourner en rond dans ma chambre ; moi qui en était réduit à devoir contenir ma rage adolescente ; et sans la musique, comment aurais-je fais ? A douze ans je savais déjà que je n’étais pas fait pour cette façon de vivre au creux de laquelle se contorsionnaient la majorité des adultes. C’était en 1976. Je me souviens encore – j’ai cette image énorme, à jamais gravée en moi – d’un camarade d’école, métis beau comme un dieu, et qui passait sur sa platine, à chaque fois que j’allais chez lui, le premier 45 tours du groupe Boney M., en l’occurrence : Daddy cool. C’était un jeu sensuel, et je crois que j’aimais autant cette chanson (ce son…) que la façon dont il avait de tenir cette incroyable pochette entre ses mains, tandis que le vinyl noir, tel un cérémonial, nous unissait dans un gouffre voué à la découverte. Nous étions deux mômes en train de découvrir ce que le mot rythme recouvrait ; de biens étranges contorsions, émulsions ; et notre émotion n’en était que plus grande. Je n’aimais pas tellement le disco, et c’est ainsi que lorsque j’entendis des sons plus âpres où les guitares dégoulinaient de part et d’autres, j’en convins que la variété était devenu pour moi, au même titre que ce monde adulte, inexorablement de la merde.

 

Toujours en 1976. Le premier 45 tours en ma possession. Le mec n’est pas vraiment connu, mais déjà la pochette me faisait saliver. Il y était dans un tel état de transe, de transpiration. C’était un canadien, à l’accent incisif, portant le nom de Michel Pagliaro. La face A était un rock assez basique et sur lequel il s’écorchait la voix, mais je n’adhérais pas. L’autre face me rendait complètement fou, me soulevait littéralement de terre ; un morceau entendu une fois en radio, que je me suis littéralement approprié, et qui s’appelait : Si tu voulais. Ce morceau semblait comme émerger de nulle part, on pouvait y entendre des aboiements de chiens loups habilement glissés dans les couplets – ah si tu voulais... un temps, puis aboiements – et l’ensemble se terminait dans un solo de guitare, véritable dialogue jeté en pâture aux oreilles de l’auditeur. A travers ce 45 tours, je recevais ses tripes en cadeau, et casque pour seule protection, je déversais en moi, volume poussé à fond, chaque pulsion de cette sublime chanson.

 

1977 ; treize ans et tout le mal que cela suppose. Je vivais mon adolescence comme une tragédie, pas étonnant que je me sois attaché aux chansons à même de capter l’ensemble de mon mal être. Il fallait que ça casse, il fallait que j’en bave. C’était ainsi et je ne cherchais surtout pas à tricher avec moi-même. J’en attendais de même des artistes (plutôt qu’interprètes) que j’écoutais. On peut se gausser mais je faisais face à ma propre réalité, pris dans l’étau d’une étrange maturité. J’en vins à une fascination sans borne pour un homme répondant au nom de Gérard Manset, au travers d’un 45 tours s’appelant : Pas mal de journées sont passées (mais encore une fois, c’était la face B qui emportait mon adhésion : Pas de nom ; le premier couplet ne disait-il pas clairement : Tu t’en vas, et tu n’as de nom, pas de maison… C’est précisément là que je me tenais ; et pour 1977, je m’en tiendrais là.

 

1978 fût une année musicalement exceptionnelle tandis que j’éprouvais la sensation de petite mort en mon être, et autour de mon être : plus encore. Epoque de colle à rustine, déposée dans un sac plastique et sniffée à haute dose. Les terrains vagues à outrance, ma platine, quelques camaraderies éprouvantes et c’était à peu près tout ce que je possédais. Je reçus en même temps deux 45 tours en provenance de l’Angleterre. D’abord Blondie, avec Picture this, 45 tours sous fameuse pochette blanche, mais là encore c’était la face B dont je m’imprégnais : Fade away (and radiate). Ensuite Ian Dury, une véritable claque avec son : Wake up and make love with me. Du « sur mesure » pour écorché vif. Une intro et tout du long un piano de folie dont je ne me remettrais jamais. Mais je n’étais pas au bout de mes surprises, et le monde entier s’ouvrait à moi avec Patti Smith et son Because the night. Je sais que je suis mort une première fois, la première fois que je l’ai écouté. C’était du sang, de l’âcre, du soufre, des frissons à profusions, et il tourna sur ma platine durant toute une nuit. Cent fois, deux cent fois avant que je ne me décide à le ranger délicatement dans sa pochette ; peut-être plus, certainement plus. Je fus également emporté par l’énergie de Starshooter et de son Betsy party, totalement déjanté. Je fus pris au piège d’un 45 tours d’Elton John, un type que je ne supportais guère et qui pondit un titre étonnant : Ego, fort heureusement le plus gros bide de sa carrière ; et pour cause. Il s’agissait d’un morceau capital ;  la folle emprise qui rode... avec encore une fois une sublime envolée de démarrage pulsée au piano. Bien entendu je ne fus pas insensible au premier 45 tours du groupe Telephone, Anna et sa fameuse face B : Hygiaphone, que je me suis procuré quasiment dès sa sortie.


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