BEST N° 140 mars 1980

BEST N° 140 - mars 1980


LILI DROP : POIDS MOUCHE

 

HEC / Jouy-en-Josas, 19 janvier - 0h15

Le macadam verdoie. Les réverbères poudroient. La voiture s’arrache au gros rock qui tâche avec la cassette de 12°5 (c’que c’est bon la vache !), un groupe issu du quartier de Paris réputé pour être rugueux comme un cuir, entre Bastoche et la P’tite Roquette, emmené par une amazone dressée sur ses 6 cylindres en V et qui n’omet pourtant jamais d’insuffler une certaine poignance dans ses textes accrochés à une musique approximative et disgracieuse comme une banlieue au réveil. Tout ce qu’il fallait pour se gonfler d’arrogance en entrant dans l’une des plus fertiles pépinières du capitalisme au tient rose : HEC, en pleine allégresse courtoise pour son boom 80. Le programme était ambitieux et remarquablement fignolé : Laurent Voulzy, Sylvie Joly et, wait for it, les indispensables Barons (Marquis) de Sade affûtés dans leur costume sévère, le menton à jugulaire rasé au quart de poil près, promis de surcroît à une présentation de haut prestige, le lendemain au Midem de Cannes. Cette joyeuse perspective eut pour effet apparent de pousser le groupe à s’attendrir singulièrement sur la boisson. Leur show n’en fût que plus décousu, blafard et tout compte fait pathétique. Tout le monde s’en est trouvé immédiatement soulagé de les voir tituber ainsi. Ces gens sont en définitive tout à fait normaux et le chanteur parvint même à gagner ma sympathie en omettant une strophe crucial de leur meilleure chanson à ce jour : « Conrad Veidt », celle où « l’Europe désire tant l’euthanasie » (sujet très en vogue depuis les Olivensteins). Lili Drop dans ce climat de gravité généralisée me faisait penser à trois malheureuses petites mouches les pattes prises dans du goudron frais et considérant avec effroi l’inexorable avancée du rouleau compresseur. Mais premièrement ce serait encore prêter trop d’importance à Marquis de Sade et deuxièmement cette allégorie est complètement gratuite puisque Lili passa en première partie. Na ! Dans leur loge encombrée d’effets divers, d’amis et de connaissances tout aussi divers, les Lili Drop se concentrent : Corinne, quelque chose comme 18 ans, accorde sa basse à l’aide d’un accordeur électronique miniature ; Violaine, chaussée de petites ballerines pastel, et avec ses collants sobrement pailletés, et sa culotte de satin rouge, elle conduirait sans détour en damnation tous les mollahs du Proche Orient. Elle a tout du pêché innocent. Olive change de pantalon, déroule ses foulards de soie rose et vérifie son trait de Kajal sur le bord des paupières. Son visage est d’une finesse extrême. Il me rappelle le portrait d’Antonin Artaud adolescent. Il a 24 ans mais affiche le même âge que les filles. On sent entre eux une complicité secrète, une harmonie suspendue au-dessus de leurs jolies têtes. Il est bien évident que dans une situation négligemment séduisante comme celle-ci, le groupe est tout à fait appétissant et sans doute plus qu’il ne pouvait paraître à l’écoute à l’écoute de leur premier 45 tours « Sur ma mob » (Eurodisc). Un nougat tout au plus, le beat disco genre « Miss you », la guitare à la Dire Straits, il n’y avait finalement que le texte qui fait glisser le tout du banal agréable, bonne variété radiophonique, au déroutant incisif. De petites choses comme « embaumé seul dans ta caisse, j’ai envie de te mordre ta cuisse épaisse ». L’autre face, « Dans sa toile », est encore plus vif, profond, un zest de sexualité douloureuse, un riff de rock dans le creux du sillon. Mais lorsque la scène les unit, les trois Lili ont quelque chose d’indiscutablement magique et original. Leur présence est encore plus fragile. Violaine repoussant bravement le poids de ses fûts. Corinne s’appliquant presque scolairement sur son manche de basse. Olive agile, papillonnant d’une extrémité à l’autre, des mots plein la bouche, la guitare minuscule braquée comme une arme sur les ombres comme un lance-flammes prêt à cracher. Le groupe n’est jamais bien loin de produire une petite déchirure en vous, entre tendresse et douleur. C’est sensible comme le mécanique de boîte à musique mais ça vous remue sans trêve. Tout cela avec naturel. Disons-le tout de suite, le rock adulte m’emmerde parce que les adultes sont, dans le rock comme ailleurs, en majorité des cons. Et dîtes vous bien que j’ai pas fini de vous bassiner avec mes Cure, Nylon Edith, Drop et autres poids mouche…

Editions Clouseau, rue de Belleville, mercredi 23 janvier - 14h30.

Best : L’histoire du groupe ?

Corinne : Olivier rencontre Violaine dans un concert, qui elle-même rencontre Corinne. Vivi et moi, on commençait à jouer d’un instrument. On s’est branché avec Olive, on a fait un concert, c’est parti comme ça.

Olivier : Ca fait pas un an qu’on existe. Le premier concert, c’était en mai l’année dernière. Moi je faisais de la musique depuis un moment. Je jouais avec Diesel à l’époque. Le groupe a fait un 45 tours mou et blanc. Je voulais faire mes propres chansons.

B : On m’a dit que tu as également joué avec Téléphone ?

O : Non, Téléphone, ce sont de vieux copains. Jean-Louis habitait le même quartier que moi. On était scouts ensemble. On s’est fait viurer des pionniers avant de passer notre promesse. Y’avait aussi Jean-Marc, un mec chez qui on habite. A 14 ans, on avait fait un groupe. Y’avait Max de Diesel, Jean-Louis et moi.

B : Et le groupe s’appelait ?

O : Masturbation. On faisait payer les gens 100 balles pour nous voir répéter. On était rats. Après chacun a fait ses trucs. J’ai habité avec François (Ravard, manager de Téléphone) et Jean-Louis. Téléphone n’existait pas encore. On est parti en Espagne. Les histoires commencent souvent en Espagne. Nous aussi on est parti en vacances en Espagne. On ne se connaissait pas vraiment.

C : On est parti avec un mec ; maintenant c’est notre éclairagiste.   

O : On s’est retrouvé dans une petit tapa au bord de la mer. Il faisait gris, il faisait froid.

C : On passait nos journées à jouer au flipper et au billard, et la nuit on allait en boîte.

O : Après ça Pierre (manager de Lili Drop) et plusieurs copains ont décidé de prendre une maison insonorisée, et voilà. Corinne habitait cette maison et on est venu jouer là-bas. Montreuil, ça s’appelait. Au début il y avait un autre mec qui s’appelait Lionel, un pote à Jean-Louis (Téléphone). Il a joué le premier concert avec nous. On s’est demandé si on allait continuer à 4 ou en trio, et comme on était pressé par le temps à cause du concert avec Téléphone à Nice, on a répété et on est resté comme ça.

C : C’est là qu’on s’est rendu compte qu’on pouvait jouer à trois.   

 

Olivier traverse la grande salle en lattis vitrifié. Il revient un étui de guitare à la main. A l’intérieur sa petite Fender Esquire, la même que Bruce Springsteen sur  la pochette de « Born to run », avec les nervures de bois apparentes. Olive extirpe un cahier noir. Le song book de Lili Drop. Je parcours ainsi une vingtaine de feuillets noircis d’une écriture menue, étalée comme de la poésie de banc d’école. Olive me fait la faveur d’une récitation : «  Speedoux » : Le temps qu’avance dans moi qui pense / J’ai pas l’temps d’regarder / Pas la peine d’y compter / Pas l’temps d’respirer / Non pas la peine d’y penser / Je me prends pour ce que je n’suis pas / Je descelle des tombeaux / Renverse des idoles / Mais qu’est-ce qui m’arrive / Arrête, arrête / Solitaire, étouffé / Plongé dans ma vieillesse (« tu vois c’est pas tous les jours que t’es jeune, y’en a certains où tu te sens vieux ») / Les traits un peu tirés je déflore ma jeunesse /  J’ai pas l’temps / j’te fais l’amour en petits morceaux / J’ai envie de crier mon désir ».

B (con) : qu’est-ce que ça veut dire : j’te fais l’amour en petits morceaux (les filles pouffent) ?

O : Ca veut dire… Tu fais toujours l’amour intégralement, j’sais pas, c’est compliqué, ça veut dire pas mal de choses. L’idéal ce serait de coller les bouts.

B : Je suppose que chaque chanson fait partie d’un tout ?

O : Oui c’est la même chose. Un sentiment spécial. Je parle de moi. « Sur ma mob », c’est que je ressentais en mobylette (Olive était coursier). « Banal », c’est simplement quand tu croises un type ordinaire, l’impression que ça te fait. « Le singe », c’est la quête. On est toujours en quête de quelque chose, de quelqu’un. « Paraître » c’est une interprétation du monde où tous les gens sont soit magiciens, soit petits lapins.

V : Tu peux être les deux. Les magiciens ce sont ceux qui tirent les ficelles. Les petits lapins ceux qui sortent du chapeau, les instruments si tu préfères.

B : Que représente la scène pour vous ?

C : Un moment parfait.

O : Tout le monde se donne un rôle. Un groupe c’est ça.

B : Tu récites les textes plus que tu ne les chantes, c’est volontaire ?

O : Non, j’aimerai pouvoir vraiment chanter. Je chante très mal. J’essaye aussi de parler au public des fois, c’est bien, c’est magique. Il suffit que deux mots se rencontrent au bon endroit pour que cela prenne tout de suite une dimension. Un mec comme Higelin, y’a des soirs il est magique, il t’emmène très loin.

: Est-ce que vous avez une autre activité, un truc substantiel ?

O : Regarder la télé, lire, bouffer, dormir…

B : Vos prochains mouvements ?

O : On part en tournée. On va terminer une maquette au studio d’Auteuil. C’est là que Jacno a enregistré son disque (Rectangle).

B : Vous êtes sous contrat avec Eurodisc ?

O : Oui, pour trois albums, un par an.

B : Quand verrons-nous le premier ?

O : A la primavera.

 

Propos recueillis par Francis DORDOR


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